Dans le Gers la police municipale veut être reconnue "comme une police à part entière".

19 janvier 2024 - 08:01

La distinction semble assez claire pour ceux qui la font : police en ville, gendarmerie en campagne. Pourtant, même en ruralité des policiers écument les rues des petites villes. Dans le Gers, une dizaine de communes possèdent une police municipale. Souvent réduite à son rôle de distributrice de procès-verbaux pour stationnement illégal, la police municipale est pourtant dotée de prérogatives plus importantes. Entretien avec Thomas Letellier, Brigadier-Chef Principal de la Police Municipale d'Eauze.

L'agent de Police Municipale sa mission prioritaire ça va être la proximité, la patrouille au quotidien, les incivilités au quotidien, ce qui pourrit la vie des gens au quotidien. Ce n'est pas forcément le stationnement. Il peut y avoir des problématiques de stationnement génant, anarchique, ventouse ... mais l'essentiel ça va être de gérer des différends, conjugaux, familiaux, des problèmes de harcèlement, d'urbanisme, d'un voisin avec un autre. Un policier municipal en campagne va être chargé d'énormes missions, les problématiques du quotidien d'un administré.

C'est un petit peu ce que l'Etat avait tenté de lancer il y a une vingtaine d'années, avec plus ou moins de succès, la police de proximité.

On fait la police de sécurité du quotidien à laquelle un ancien président avait mis un terme (initiée en 1998 et arrêtée par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur en 2006), relancée ces dernières années. Mais malheureusement c'est très difficile pour les forces d'Etat (Police Nationale et Gendarmerie) de pouvoir gérer. Donc c'est à nous que ça revient, dans les communes disposant d'une Police Municipale en milieu rural. En milieu de ville aussi puisque vous avez des communes qui ont la chance d'avoir plusieurs brigades, de surveillance générale mais aussi de proximité, des brigades dédiées à chaque spécialité qu'on peut retrouver dans un service de police.

Vous, vous faites tout.

Nous on prend tout. On peut commencer avec une divagation d'animal, partir sur un flag (flagrant délit) de cambriolage, pour partir ensuite sur un problème d'urbanisme parce qu'une personne qui a déposé un permis de travaux n'a pas fait ce qu'il fallait, une assistance à personne sur la voie publique, une personne en détresse … et en même temps on a aussi cette partie funéraire où on pose des scellés avant un départ de corps, des découvertes de cadavre. On va gérer les sans domicile fixe. Dans une ville la Police Municipale va avoir la mission de les mettre de côté, les sortir des lieux publics. On ne peut pas faire ça en campagne. A nous de les prendre en charge et de leur trouver une solution. A Eauze la municipalité a fait le choix d'avoir un local d'hébergement d'urgence, c'est nous qui allons gérer ça et même leur donner à manger. On fait tout ce que peut faire un service de police d'une ville mais à trois, j'espère bientôt quatre. On essaie de se débrouiller comme on peut avec énormément de prérogatives, beaucoup de codes, pas que le code pénal. On aimerait être à peu près un pour mille. Ca n'a rien d'officiel mais c'est ce qui est le mieux et le plus représentatif.

Les communes intègrent en plus du bâti, des zones naturelles, protégées, est-ce que cela vous concerne aussi ?

Ca va nous concerner au niveau de la pollution. Repérer s'il y a énormément de véhicules stockés sur un terrain, où il peut y avoir des fuites de liquide qui peuvent polluer jusqu'aux nappes. Le problème des déchets, des ordures en plein air. Après on va souvent travailler dans un cas d'environnement avec l'Office Nationale des Forêts.

Quel est le statut d'un policier municipal ?

Il est agent de police judiciaire adjoint, il seconde l'officier de police judiciaire des forces étatiques dans l'exercice de leurs fonctions. On va être tout le temps sur la voie publique et en cas d'infraction délictuelle ou criminelle appréhender les auteurs et les remettre à l'enquêteur pour que lui s'occupe des enquêtes, des auditions, de la garde à vue. Nous ça ne nous regarde pas, ça nous permet de nous remettre sur la voie publique et de reprendre le travail de terrain.

Vous êtes recrutés directement au niveau de la mairie.

On est recruté par une mairie mais avant il faut l'obtention d'un concours. Ensuite on est recruté par une commune, une fois recruté on part en école, on fait notre scolarité et seulement une fois revenu sur la collectivité on entame notre carrière de policier municipal. Quand il y a des évènements on reste municipal, quand il y a des problématiques nationales, comme des émeutes, le gouvernement va pousser pour que les maires aident et envoient leurs policiers sur des émeutes. La Police Municipale n'a pas vocation à faire du maintien de l'ordre, elle fait de la tranquillité publique, en soutien des forces étatiques même si parfois la frontière est très limite.

Quid des émeutes à Eauze ?

Au niveau des émeutes on s'en sort à peu près bien (rires). Nous ça va être vraiment les problématiques de la vie quotidienne. On fait de tout. Un exemple très parlant : période de Noël, on est d'astreinte parce qu'on a de forts taux de cambriolages. Et là vous appellent forcément des gens qui vont se retrouver seuls pendant les fêtes, et vous êtes les seuls interlocuteurs. Si vous faites le 18, c'est un appel d'urgence, le 17, un appel d'urgence, vous allez à la brigade, ils sont déjà en audition. On est les seuls dehors, encore là il nous arrive des gens qui nous appellent pour nous dire "je suis seul et j'ai besoin de parler". On se retrouve même psychologues. Bien sûr on leur dit asseyez vous on va discuter, mais je suis pas médecin. Ou même des gens qui nous trouvent des excuses pour des interventions particulières, souvent des personnes âgées, et quand on arrive on se rend compte qu'on est là parce qu'ils ne voulaient pas se retrouver seuls.

On en vient à se demander le rôle de la police, vous palliez presque le manque de services publics.

Au jour d'aujourd'hui il n'y a plus de travailleurs sociaux dehors. Les seuls personnes que vous voyez en uniforme souvent et de plus en plus, ça va être la Police Municipale, que vous croisez tous les jours. On va être là pour surveiller, faire de la tranquillité publique, mais on va être là pour les soucis du quotidien. Même s'il se passe quelque chose au niveau national vous êtes les seuls dehors à représenter une autorité, c'est très rare, vous ne voyez pas la gendarmerie, vous la croisez sur un contrôle mais vous allez difficilement pouvoir discuter avec elle dans la rue. Tous les maux du quotidien nous retombent dessus. Je fais partie de la Fédération Nationale des Polices Municipales de France, ce n'est pas un syndicat mais une fédération qui rassemble les Polices Municipales pour faire avancer le métier. On demande une reconnaissance au niveau de la retraite, au moins avoir la prime police, à l'égal des pompiers professionnels qui ont pu depuis 2020 intégrer la prime feu dans leur calcul de retraite. On est des fonctionnaires territoriaux, eux et nous. Pour avoir une retraite digne, vis-à-vis justement des missions qu'on a qui sont parfois en dehors de nos prérogatives, comme psychologue intérimaires ou d'autres.

Et auprès de la population, quelle image pensez-vous avoir ?

Il y'a un côté positif à travailler à la campagne : quand vous solutionnez les problématiques des administrés vous avez énormément de reconnaissance de leur part, vous leur avez enlevé une épine du pied. Ce que vous pouvez difficilement retrouver en ville, où vous avez des : « c'est leur métier et c'est tout ».

Les citadins sont ingrats ?

Ingrat je n'irais pas jusque là mais c'est cette chance qu'on a en campagne. Perdure aussi en zone rurale cette image du policier municipal d'antan, celui qui était chargé du stationnement. A Eauze c'est peut-être 5-7% de notre travail. Quand les personne nous voient on verbalise, ils pensent qu'on fait ça toute la journée, mais non, très peu. En campagne les gens nous appellent encore agents de ville, à l'image peut-être du sergent de ville d'avant, ou du crieur public. Ce n'est plus du tout ça et on veut être reconnu comme des policiers à part entière à l'image de nos collègues des forces étatiques.

D'autant que les gens ne font pas nécessairement la différence visuellement.

Sur la voie publique beaucoup de gens ne vont pas forcément faire de différence. On a pu le voir sur des attaques terroristes ; des collègues sont tombés sous les balles, qui n'ont pas fait la différence entre OPJA, Police Municipale, ASVP ou Police Nationale donc ça peut être difficile. Là j'ai le gilet part-balle mais en dessous j'ai les bandes bleu gitane qui nous déterminent mieux. De plus en plus de communes s'y prêtent mais beaucoup trop refusent d'armer leurs policiers municipaux. A Eauze on a la chance d'être armés, bâton, lacrymo, arme de poing, on a vraiment tout ce qu'il faut, on peut intervenir sereinement dans toutes les conditions. C'est dommage, vous faites dix kilomètres à côté et la Police Municipale va avoir un polo, un t-shirt, peut-être un vélo électrique. C'est la problématique rurale, on va demander la même chose à un policier municipal qui n'a absolument pas les moyens de travailler en sécurité, c'est ça qu'il faut faire remonter.

A dix kilomètres, ou plus loin. Est-ce que dans le Gers la police municipale jouit d'une relation particulière avec la population ?

Je pense que la relation se fait avec ce que vous voulez que les gens ressentent. A Eauze on va axer sur la prévention et non plus la répression. Etre dans l'écoute même si on nous appelle parce que le psychologue est en vacances et que la personne n'a personne à qui parler. On va accueillir tout le monde. Je pense que c'est dans l'état d'esprit dans lequel fonctionne la Police Municipale en milieu rural qu'elle va en faire ressortir l'image. Mais c'est bien aussi que les gens aient l'image de ce que fait la Police Municipale au jour le jour.

Je vois que vous ne possédez pas de matricule ...

En Police Municipale c'est ce qui est bien, c'est qu'on connait notre nom et notre prénom. On n'est pas encore soumis au port du matricule. Ce n'est pas ce qui me dérange, si ça arrive, ça arrive.


V.M

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